S’affranchir du littéraire et de l’illustratif
Transformer le regard: du lecteur au spectateur
Aux frontières de la bande dessinée (vers les arts plastiques)
« Bande : Morceau de papier, de tissu, etc., long et étroit, qui sert à couvrir, à protéger, à maintenir, à serrer, à border ou à orner quelque chose ».1
Réalisée et présentée dans les couloirs de l’INSPE Croix de Pierre en novembre 2024, Bandes dessiné.e.s est une installation traversable composée de bandes de papier bleues, roses et blanches d’1m60 de longueur découpées en 8 morceaux. Ces bandes sont suspendues dans un ancien encadrement de porte, la face accrochée et imprimée est visible du côté d’arrivée du spectateur.
Le titre « Bandes dessiné.e.s », présent sur un cartel et accompagné d’un sigle représentant une main déchirant du papier, fait écho aux bandes qui composent l’installation. Le spectateur est invité à déchirer un morceau de l’installation. Ce titre est avant tout un rappel du médium pratiqué et questionné dans son essence, accordé au pluriel, mettant au centre les objets « bandes » et rédigé avec des points médians.
Le papier utilisé a été choisi pour ses propriétés thermoréactives. Il s’agit d’un matériau communément utilisé pour l’impression de tickets de caisse. Ce papier blanc ou coloré, s’assombrit lorsqu’il est exposé à une source de chaleur, ce qui permet de le marquer de manière indélébile sans avoir recours à de l’encre ou à toute autre adjonction de matière. Ce procédé a lieu grâce à un leuco-colorant (colorant invisible) et un révélateur acide disposés en couches sur le papier qui ne se mélangent qu’à température élevée. Lorsqu’il est utilisé dans une imprimante thermique (outil qui projette de la chaleur par choc électrique) pour un usage technique, l’intensité de la température est toujours la même. Il s’agit de produire une chaleur élevée pour obtenir un résultat proche du noir, permettant un contraste de valeurs élevé. Cependant, des imprimantes thermiques conçues pour un usage récréatif permettent de varier cette intensité et ainsi de contrôler les nuances de gris.
Après compréhension du principe chimique, il devient concevable d’utiliser différentes formes et intensités de chaleurs pour marquer le papier, ce qui en fait un support digne d’intérêt plastique. Trois sources de chaleur à distance et intensité différentes ont été expérimentées. Le radiateur électrique provoque un léger gris uniforme après plusieurs heures sur le papier posé directement sur sa surface, mais qui cessera d’évoluer. Le sèche-cheveux à 20 centimètres provoque un gris similaire au précédent, diffus, mais dans une forme arrondie perceptible. Proche du papier, le gris noirci et la forme ronde s’intensifie. La flamme de bougie produit une chaleur très intense qui noircit le papier instantanément même à bonne distance, le noir continue de s’assombrir jusqu’à brûlure du support. Cette source de chaleur est très difficile à contrôler, mais présente un intérêt dans son caractère rapide et quelque peu aléatoire (sens du vent et mouvement de la flamme). La nature même du papier permet de travailler les contrastes de valeurs, qui sont très présents dans la bande dessinée naissante publiée dans des periodiques en noir et blanc, et encore aujourd’hui quasiment exclusive dans la pratique du manga.
Le choix de travailler sur des bandes colorées révèle un effet dans l’apparence du noir qui prend des reflets colorés et n’apparaît pas exactement le même que celui sur des bandes blanches. Le choix de couleur est un rappel des couleurs symboliquement choisies pour composer un drapeau de la fierté transgenre (rose, blanc, bleu par couches). Elles sont, avec le tire qui rappelle l’écriture inclusive une tentative d’inviter entrer le spectateur à entrer dans un récit personnel de la transidentité par la transversalité de l’installation et le choix laissé d’en prendre ou d’en laisser un échantillon.
Deux techniques ont été retenues des expérimentations pour réaliser le marquage des bandes. L’exposition à la bougie et le passage à l’imprimante thermique. A l’impression, les formes rappelant les cases caractéristiques du médium présentes en tant que telles et non comme l’encadrement d’une narration. A la flamme, les formes organiques à l’intensité de valeur plus ou moins concentrée. Le graphisme des cases bien qu’hésitant, est parfaitement contrôlé et produit en série par une machine. Les formes, en contraste, laissent place à quantité d’aléatoire et n’ont pas d’intention figurative.
Cette volonté d’étendre la définition du médium ou d’en flouter les frontières avec les arts plastiques repose en partie sur l’abstraction et les questionnements autour de la nécessité d'une figuration pour former une bande dessinée, comme abordé tout le long de cette réflexion.
Pour autant, Bandes Dessiné.e.s, apporte une nouvelle piste de réflexion puisque la production s’apparente davantage à une installation. Qu’est-ce qui définit, qui compose une bande dessinée ? Doit-elle apparaître sous forme de planche, de page avec une suite de cases qui encadrent des plans ?
1 CNRTL. Bande. https://www.cnrtl.fr/definition/bande
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