Un objet littéraire aux caractéristiques plastiques
Varier techniques et matériaux
Le projet Stain, de l’anglais «tache», marque le début d’un questionnement sur l’aspect figuratif de la bande dessinée. Formulé originellement ainsi: «Comment donner à voir l’irreprésentable dans la bande dessinée? ».
Tache : « Petite étendue de couleur d’aspect différent d’un fond », aussi « surface salie »1 . On le trouve dans les notions liées au « tachisme », qui font référence à la technique qui consiste à peindre avec les taches, mais aussi à une tendance de la peinture abstraite. Une tache peut donc être deux choses à la fois, le fruit d’un accident (surface salie) et un terme qui n’existe que par l’idée de contraste (couleur d’un aspect différent d’un fond).
Le mot "informe" s'avère essentiel pour designer un grand nombre des travaux qui ont donné lieu à cette réflexion, plus précis que le terme «organique» et le concept de tache (une tache ayant rarement une forme identifiable, car elle est souvent le fruit d’un mouvement aléatoire.).
Cette série de productions permettra d’émettre l’hypothèse que les choix de techniques et matériaux dépassant les normes graphiques traditionnelles de la bande dessinée seraient d’une première influence sur la narration.
Stain est une bande dessinée composée de deux volets. Le premier intitulé Tacher, trois planches format A4 et le second Faire tache, format A3.
Réalisée en 2023, la première partie est pensée pour être présentée sur une colonne (série complète en annexes). La forme de celle-ci fait ressortir la matérialité des planches qui doivent plier, déformant la construction d’un espace littéral déjà pensé pour provoquer de la confusion dans ses traits.
Le dessin est réalisé au feutre fin noir, et la couleur mélange aquarelle et marc de café sur un papier à grain épais. Le support est découpé, troué, recollé pour servir la narration et privilégier une approche sensible, matérielle et sensorielle de celle-ci.
Cette bande dessinée met en scène un personnage, qui dans la première partie, évolue dans un intérieur aux teintes sombres et chaudes, aux contours flous et où les cases débordent les unes sur les autres. Les touches sont liquides, les taches dominent la composition, et les proportions du corps sont altérées en fonction de l’absorption du papier.
Dans la seconde partie, l’espace change radicalement : les décors deviennent géométriques, l’ambiance est lumineuse et froide. Le personnage d'abord en contraste avec ce monde dans lequel il "fait tache", est peu à peu effacé graphiquement, il se noie dans l’aquarelle avant d’être littéralement découpé du papier. L’espace est difficilement compréhensible avec une profondeur confuse et un décor qui petit à petit disparaît.
La matière du marc de café renforce l’effet de texture, qui peut faire écho à l’état du lieu où se trouve le personnage, l’odeur qui dégageait les planches lors de sa première présentation permettait de plonger le regardeur dans l’appartement clos dans lesquelles les tasses de café vides et sales s’entassent, tandis que le rythme visuel exprime une tension croissante vers la disparition.
Parallèlement aux questionnements sur la matérialité et l’effet que celle-ci peut produire sur la narration et l’expérience de celui qui la regarde, le récit peut être qualifié de classique, figuratif, mettant en scène un personnage dans un décor identifiable, même s’il s’agit d’une bande dessinée muette pensée ainsi pour intensifier ses aspects sensibles.
L’objet final est toujours proche du livre dans son format, à la différence que celui-ci est pensé pour un espace d’exposition. Le regardeur ne peut pas toucher les planches, pour les approcher, il doit se déplacer, tourner autour d’un pilier. Ces planches peuvent également exister beaucoup plus indépendamment que si elles composaient une œuvre reliée. Elles ne sont pas destinées à être copiées et produites et série, ce qui les différencie d’un «original» de bande dessinée exposé.
La question centrale qui émerge de ce travail est celle de la matérialisation d’un état d’esprit par la forme dans le dessin et par les matériaux utilisés pour intensifier le récit. En ce sens, la question posée avec Stain pourrait se formuler ainsi : « Comment les choix plastiques appliqués aux formes et aux matériaux d’une bande dessinée permettent-ils de dépasser l’illustration ? »
Cela se traduit par des choix plastiques précis dans la production : une part d’aléatoire avec l’idée de tache, l’effacement, la découpe du support, la dislocation. Le corps n’est plus seulement difforme ou marginalisé ; il est désincarné, effacé du réel, en tension constante avec l’espace normé qui l’entoure.
Ce travail met ainsi en tension les notions de forme/informe, présence/absence, matière/support et narration/abstraction.
Benoît MITAINE, maître de conférences et spécialiste de littérature espagnole et de bande dessinée, affirme que «seul le dessinateur argentin Alberto BRECCIA […] semble avoir perçu que l’informe était le parfait pendant graphique de l’indicible et que par son indétermination sémantique et formelle, il était le seul à être en mesure d’offrir un espace de liberté créatrice à l’imagination du lecteur»2 .
Il cite alors le dessinateur :
"Je me suis rapidement aperçu que les moyens traditionnels de la bande dessinée n’étaient pas suffisants pour représenter l’univers de Lovecraft et j’ai commencé à expérimenter de nouvelles techniques comme le monotype ou le collage. Ces monstres sans forme (…) sont ainsi faits parce que je ne voulais pas me limiter à donner au lecteur ma propre représentation de ces monstres; je voulais (…) qu’il utilise cette base informe que je lui donnais pour y greffer ses propres frayeurs"
Les matériaux et techniques choisis pour leurs aspects plastiques permettraient alors de donner à voir ce que ne peut pas être représenté, ici la créature imaginaire d’un auteur, dans Stain l’état d’esprit d’un personnage...
1 CNRTL. Tache. https://www.cnrtl.fr/definition/tache
2 Mitaine, B. L’informe. Revue Textimage. https://www.revue-textimage.com/sommaire/sommaire_15informe
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